e Scriptorial
d’Avranches expose dans la salle des manuscrits (appelée aussi salle du Trésor) des volumes précieux issus de la Bibliothèque
patrimoniale d’Avranches. Vous accédez ici à l’exposition virtuelle des ouvrages montois que vous pourrez retrouver au musée. À partir de ces courtes descriptions, vous pouvez également consulter la notice catalographique réalisée
dans le cadre de la Bibliothèque virtuelle du Mont Saint-Michel.
Exposition d'été juillet à septembre 2026 : Les traces du temps
orsqu’on regarde attentivement les manuscrits médiévaux, il est curieux de constater que la notion de temps est partout. Dans les textes et les commentaires de la Bible avant tout. Toutefois, il s’agit également d’une notion pratique, qui s’inscrit au quotidien dans la liturgie.
Du point de vue matériel, c’est aussi le constat d’un temps parfois conséquent entre la rédaction d’un ouvrage et ses copies, comme si l’acte de copie était évidemment intemporel. Et, tout cela, c’est sans compter sur les trous de vrillettes ou l’humidité qui sont autant de manifestations des traces des siècles qui passent.
Pierre Lombard, Commentaire sur les épîtres de Paul
seconde moitié du XIIe siècle
ette initiale rouge ouvre l’analyse de Pierre Lombard sur l’Épître aux Romains de Paul. Reconnue comme de la main de l’apôtre, elle vise à préparer son passage par Rome, la capitale de l’Empire. La lettre n’est pas datée, mais on peut penser qu’il s’y attèle pendant l’hiver 56-57, alors qu’il se trouve encore à Corinthe. Toutefois, de nombreux chercheurs privilégient l’année précédente ou la suivante, puisque le contenu seul est imprécis. Dans cet écrit, l’objectif principal de l’apôtre Paul est de présenter sa vision religieuse, tout en cherchant à surpasser les conflits internes au sein de la communauté locale.
Néanmoins, après cette lettre, rien ne se passe comme prévu pour lui. Dénoncé comme agitateur par une faction ennemie à Jérusalem, il parvient à rejoindre Rome où il est assigné à résidence.
Né vers 1100 en Lombardie et décédé en 1160 à Paris alors qu’il venait d’être fait évêque, Pierre Lombard a gravi un à un les degrés ecclésiastiques de son époque. Son approche témoigne d’une interprétation traditionnelle des écrits de Paul, puisqu’il se contente bien souvent de reprendre et de prolonger des analyses anciennes.
Glose sur Matthieu
XIIe siècle
'Évangile de Matthieu s’ouvre sur les origines, la naissance et la petite enfance de Jésus. Il structure son récit autour de cinq grands discours, déjà évoqués dans Marc, mais qu’il développe considérablement. Le chapitre 24 est particulièrement édifiant pour les chrétiens : il annonce que la fin du monde a débuté avec la résurrection du Christ !
Matthieu est le seul évangéliste à évoquer explicitement ce thème terrifiant, mais sans le situer dans le temps. D’après cet évangéliste, seul Dieu serait en mesure d’en déterminer le moment. Dans son esprit, il faut se méfier des signes qu’on pense lire, comme les drames, les catastrophes ou les persécutions qui ne seraient alors que des mises à l’épreuve des croyants.
Toutefois, Matthieu laisse transparaitre une lueur d’espoir : les croyants qui propagent la foi à toutes les nations pourraient abréger ce temps de chaos et permettre à certains d’avoir la vie sauve. Dans ce volume, ce premier évangile du Nouveau Testament est copié en grande police d’écriture. Une initiale ornée L (« Liber » pour livre) avec des motifs floraux ouvre le texte. Comme l’ensemble de la Bible, ce texte a fait l’objet de nombreux commentaires officiels, appelés gloses. Ces analyses autorisées sont – quant à elle – ajoutées en marge et entre les lignes.
Exultet
Mont Saint-Michel, premier quart du XIIIe siècle
et ouvrage liturgique renferme un Exultet noté qui témoigne du fait qu’il était destiné au diacre de l’abbaye. Ce moine était chargé de le chanter le samedi de la Semaine sainte (la veille du dimanche de Pâques).
Il s’inscrit dans un ensemble de textes destinés à la lecture lors de l’office de nuit. Dans la vie monastique, la journée est entrecoupée de prières, y compris la nuit avec deux nocturnes les jours ordinaires. Ces offices consacrés à la prière divisent le temps et se rajoutent à la messe quotidienne.
Traditionnellement, la journée comporte sept heures canoniales : matines (minuit), laudes (aurore), prime (première heure du jour), tierce (troisième), sexte (sixième), none (neuvième), vêpres (soir), complies (au moment du coucher).
Règle de saint Benoît
Mont Saint-Michel, fin du XIVe siècle
es moines du Mont sont bénédictins, dans le sens où ils suivent la règle de Benoît de Nursie (v. 480-†547). Celle-ci impose un temps pour tout : le temps de la prière, le temps des repas, le temps du travail, le temps pour soi. L’objectif étant d’alterner efficacement entre labeur, offices quotidiens, lectures et « respirations ».
Cette règle propose un idéal de vie à la fois très précis et ouvert aux adaptations en fonction des lieux et des temps. C’est donc avant tout présenté comme un ensemble d’outils qui ne constituent pas un règlement intérieur figé. C’est justement la simplicité, la clarté et l’adaptabilité aux enjeux locaux qui ont fait le succès de cette règle dans l’Occident médiéval.
Sa fortune repose aussi sur la densité spirituelle que la règle propose : elle invite à « prier sans cesse ». Pour l’appliquer, il convient donc de mettre en œuvre une maitrise intérieure et extérieure draconienne qui repose sur une certaine forme d’équilibre entre le collectif et les individus.
Sulpice Sévère, Vie de saint Martin
probable production anglaise, Xe siècle
ulpice Sévère aurait d’abord été avocat à Bordeaux et se serait retiré dans la vie religieuse après le décès de sa femme. Vers 396, il rédige une Vie de saint Martin, son contemporain, alors que celui-ci n’est pas encore décédé. Dans le but de proposer un caractère universel à son récit, il met en œuvre un rapport au temps particulier.
Ainsi, dans son récit, il réserve une part très restreinte à l’existence de Martin avant son baptême. Étant donné qu’il était légionnaire romain, on comprend que l’intérêt se porte davantage sur sa vie au-delà de sa conversion. Comme dans de nombreux récits de ce type, l’objectif est surtout de montrer que le personnage est destiné à une vie sainte. Quand bien même il a eu une vie avant de se tourner vers le catholicisme, on l’interprète comme une vocation contrariée. Dans un cas comme celui-ci, Sulpice Sévère va tenter de montrer que Martin se serait comporté comme un moine, même lorsqu'il était encore soldat.
De manière générale, sa Vie de saint Martin s’inscrit dans une tradition littéraire de l’excellence du héros, nécessairement constant dans ses positionnements. C’est, par nature, un récit que l’on veut intemporel pour que tous les croyants puissent se reconnaître.
Boèce, Institution musicale
vers 1160-1180
oèce est un aristocrate qui a connu la fin de l’Empire romain et qui a été très en vue à la cour de Théodoric, roi des Wisigoths. Toutefois, ayant pris la défense d’un sénateur, il est accusé de magie et est emprisonné, torturé et, finalement, mis à mort dans le premier quart du VIe siècle. Il a très vite été considéré comme un penseur chrétien, avec une véritable autorité intellectuelle. Les jésuites en ont même fait un martyr. Toutefois, par bien des aspects, son approche inspirée de Platon et d’Aristote est embarrassante pour l’Église, ce qui explique la méfiance de certains courants à son encontre.
L’Institution musicale est son ouvrage scientifique le plus volumineux qu’il nous reste. Cette œuvre théorique a exercé une influence sur l’enseignement jusqu’au XVIIe siècle, notamment pour les calculs des intervalles. C’est ce qui explique qu’elle ait été inlassablement copiée au cours du temps : on compte près de 170 manuscrits réalisés entre le VIIIe et le XVe siècle. Son approche de la musique est mathématique et se propage dans tous les monastères.
Copié au XIIe siècle, le livre que nous présentons ici a une origine discutée. Des éléments laissent à penser que l’écriture serait montoise, mais la lettre ornée O (« Omnium ») ne correspond pas aux productions de l’abbaye à cette époque. Le moine qui l’a réalisé s’est peut-être inspiré d’un modèle aujourd’hui disparu.
Hugues de Saint-Victor, Des sacrements de la foi chrétienne
seconde moitié du XIIe siècle
ans le deuxième livre de ce traité écrit vers 1134, Hugues de Saint-Victor prend ses distances avec nombre de ses contemporains qui placent des philosophes comme Socrate et Platon au même niveau que les prophètes de l’Ancien Testament, sous prétexte qu’ils vivaient tous « sous la loi naturelle ». Il propose, quant à lui, une vision de l’histoire de l’humanité revisitée à travers trois grandes phases qui ont été très commentées :
Hugues de Saint-Victor (v. 1096-†1141) est un maître et chanoine régulier d’une abbaye parisienne. Par son enseignement, il est considéré comme l’un des représentants de la « Renaissance du XIIe siècle ». Grâce à la redécouverte des textes grecs et arabes, il s’agit d’une époque de prospérité à bien des égards et de renouveau des écoles.
Cartulaire du chapitre cathédral d'Avranches
Avranches, XIIIe-XVe siècle
ar définition, un cartulaire est un « recueil d’actes ». On y recense des documents officiels, des titres, des rentes, des preuves d’achats concernant un monastère, une église, un seigneur ou encore un chapitre cathédral, comme c’est le cas pour ce manuscrit. Il s’agit d’un collège de clercs, appelés chanoines, et qui sont attachés à une cathédrale.
Pour la gestion de ce lieu de culte d’Avranches et de son ressort, ces religieux s’appuient notamment sur ce cartulaire alimenté du XIIIe au XVe siècle. Le manuscrit a donc été commencé au début de l’épiscopat de Guillaume de Sainte-Mère-Eglise (v. 1236-v. 1253), puis a été complété jusqu’à la fin du Moyen Âge. Sur cette double page, la colonne la plus à gauche recense des dépenses du XIIIe siècle. La seconde colonne comprend une sorte de convention de vassalité, appelée hommage féodal, pour le seigneur de Champcey, Robert d’Estouteville. Enfin, la page de droite intègre la copie d’un acte de 1470. Dans celui-ci le roi Charles VII confirme une fondation réalisée 18 ans plus tôt et visant à assurer l’entretien des cinq enfants de chœur de la cathédrale et d’un maître pour les instruire.
Ces enfants, dont le nombre a progressivement augmenté, sont employés par le chapitre afin de seconder les chanoines dans le chant quotidien, en alternance avec l’officiant.
Grégoire le Grand, Registre des Lettres
Mont Saint-Michel, vers 1080-1100
régoire Ier (v. 540-†604) a d’abord été préfet de Rome, puis a vendu une partie de ses biens et fondé un monastère. En 590, il est finalement élu pape et perpétue alors une tradition commencée dès le IVe siècle : enregistrer le courrier. Ainsi, une bonne part de sa correspondance durant les 14 années de son pontificat a été conservée.
Le Registre des Lettres est donc d’un intérêt majeur pour comprendre l’histoire et la société de son temps. Dans les 857 missives qu’il contient, on découvre les heures troubles de l’Italie et de l’Église (peste de Rome, invasion des Lombards…). Encore au XIe siècle les moines continuent d’y trouver une source d’inspiration.
Cette lettre historiée V (« Valde ») représentant saint Grégoire est tracée à l’encre, dans le style de Winchester (une école anglaise ayant eu une influence profonde au Mont). On le reconnait aux entrelacs très caractéristiques dans cette enluminure à la composition chargée qui réunit têtes de chiens, palmettes et masque léonin.
Isidore de Séville, Sentences
Mont Saint-Michel, vers 1070-1090
es Sentences sont rédigées au VIIe siècle par Isidore de Séville, un évêque wisigoth. Elles offrent une réflexion sur le but de l’existence de l’Homme, c’est-à-dire la recherche du bonheur. Naturellement, pour lui, la sagesse ne peut passer que par la croyance en Dieu.
Il produit donc cet ouvrage afin d’amener ses lecteurs à la vie éternelle, en expliquant les grands principes à suivre. Le religieux expérimenté rédige probablement cet ouvrage après que le roi Sisebut ait tenté de convertir les Juifs de son royaume à partir de 615. Isidore de Séville critique alors la méthode violente employée et porte un regard sévère sur les puissants de son temps.
Ces Sentences sont finalement copiées au Mont Saint-Michel plus de quatre siècles et demi après sa rédaction par l’évêque de Séville. Ce choix intervient alors que les populations juives sont à nouveau persécutées en Europe depuis le début du XIe siècle et plus encore avec la première croisade de 1096. Le décor et le choix des couleurs rouge et verte sont typiques des manuscrits produits à l’abbaye à cette époque.
Justinien, Digeste neuf
XIVe siècle
romulgué en 533, le Digeste se compose de 9142 chapitres, qui correspondraient plutôt à des articles pour nous. Il s’agit de fragments de la jurisprudence empruntés aux meilleurs juristes de l’Antiquité romaine. Le Digeste neuf renferme des règles pratiques et traite, en particulier, du droit des contrats.
À partir du XIe siècle, le Digeste s’insère au cœur de l’enseignement. Les universités médiévales se structurent littéralement autour de la lecture et de l’analyse du droit romain qui est toujours un repère des siècles après son établissement. L’approche antique a donc nourri des générations d’étudiants, devenus ensuite juges, officiers ou avocats.
Cette situation est durable dans le temps, ce qui explique qu’on continue de se procurer – au Mont comme ailleurs – des manuscrits de droit, souvent commentés. Ici, le décor est typique avec de grandes initiales filigranées pour le terme « Ulpianus ». Celui-ci est formé de lettres puzzle rouges et bleues et se rencontre au début de chaque chapitre. Enfin, à chaque séparation du texte marquées par un blanc laissé au commencement d’un nouveau paragraphe, le copiste utilise des initiales en aplat de couleur monochrome.
Jacques de Voragine, La légende dorée
XIVe siècle
omme en témoigne la détérioration de certaines couleurs, à l’image du rouge, ce manuscrit a été exposé à de l’eau. Confronté à un excédent d’humidité, le parchemin se relâche et se déforme en seulement quelques jours, après quoi des moisissures se développent. En séchant, il devient rigide et cassant, ce qui peut occasionner des pertes de contenu avec le temps.
Par chance, la Légende dorée de Jacques de Voragine (v. 1228-†1298) est un best-seller médiéval qui a été copié à de très nombreuses reprises. Il est donc possible de reconstituer les éléments qui manquent.
Archevêque de Gênes du XIIIe siècle, Jacques de Voragine y raconte la vie d’environ 150 saints, suivant l’année liturgique. Parmi d’autres sujets, il évoque les saisons et leurs symboles. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il évoque le jeûne des Quatre-Temps, qui invite à jeûner à différents moments dans l’année :